Le nucléaire français : un modèle de sûreté par l’intégration

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centrale nucléaire à Saint-Vulbas - © EDF - Bruno ContyAvec le débat sur la transition énergétique, la filière nucléaire française se trouve encore une fois au cœur du débat sur la maîtrise industrielle et ses perspectives. Hervé Machenaud, aujourd’hui directeur de la branche Asie-Pacifique d’EDF, a dressé le 20 mars 2015 dans ParisTech Review un tableau synthétique des modèles d’organisation de ce pan de l’industrie si particulier.


 

Une démarche d’amélioration constante primordiale

L’ancien directeur exécutif d’EDF en charge de la production et de l’ingénierie n’y va pas par quatre chemins dans son article issu du ParisTech Review : Le « mot d’ordre est la fiabilité. C’est d’autant plus vrai dans les métiers où l’on rend un service au public, comme l’électricité: il faut pouvoir compter sur le producteur, à tout moment de la journée et de l’année ». C’est pourquoi il affirme qu’il est nécessaire pour l’industrie nucléaire française de pérenniser une production stable et durable d’énergie, dans un contexte qui assure la sécurité de tous.

Pour réaliser cet objectif ambitieux et pleinement « maîtriser industriellement » la filière nucléaire, il est donc très important que l’ingénierie mise en œuvre soit à la hauteur du défi. L’expert identifie trois « piliers » qui sous-tendent l’intégralité des enjeux soulevés par le secteur nucléaire français pour les industriels : « la capacité de conception des outils de production ; la connaissance des fournisseurs et des équipements qui composent ces outils de production ; enfin, et c’est crucial, l’expérience issue de l’exploitation de ces outils ».

Ainsi, ces 3 trois piliers doivent être intégrés de concert afin d’améliorer « la qualité du processus industriel », dans un processus dynamique en plusieurs phases : mise au point d’un outil, expérimentations et assimilation du mode de fonctionnement de l’outil par les industries sous-traitantes, retours d’expérience et, enfin, amélioration des processus industriels liés. C’est donc bien l’expérience tirée des sous-traitants qui permet, sur le long-terme, l’amélioration de la maîtrise industrielle, si importante quand il s’agit du nucléaire.

Le modèle intégré à la française

Il est primordial de garder à l’esprit que le nucléaire en France est plus qu’un mode de production d’énergie : c’est avant tout un secteur phare de l’économie, qui emploie 220.000 personnes et rassemble environs 2.500 entreprises. Ce modèle économique français s’appuie sur une « organisation industrielle originale » dans laquelle s’inscrit EDF. L’électricien est d’abord un exploitant, mais participe activement à la conception et à la construction de nombreux équipements nucléaires, au premier plan desquels on retrouve bien évidemment les centrales. Ce cumul des rôles de « propriétaire-exploitant » et d’« architect-engineer » est un « élément clé » du modèle de maîtrise industrielle français.

Selon Hervé Machenaud, ce modèle intégré de la filière nucléaire française faire figure d’exemple pour beaucoup, car les 5.000 ingénieurs ainsi que les 20.000 exploitants travaillant pour EDF permettent de « mettre en œuvre une boucle d’amélioration continue ». Ce modèle et la maîtrise qui en découle sont à l’origine de « deux atouts solides » identifiés par le directeur de la branche Asie-Pacifique d’EDF.

Ces atouts sont « l’amélioration constante de la sûreté, de l’efficacité et de la performance » d’une part, et la « capacité à mettre en œuvre une politique industrielle » d’autre part. Ainsi, l’analyse et les retours d’expérience nés du cumul des rôles a permis et permet encore une « amélioration du design, du process et des équipements » qui se traduit par des coûts d’exploitation bien moins élevés qu’ailleurs. L’expérience tirée de la conception des bâtiments et des outils industriels (architect-engineer) permet quant à elle une meilleure connaissance du marché et de ses réalités, ce qui facilite l’analyse des « fournisseurs potentiels » et du « tissu industriel ».

Le modèle intégré comme réponse à la maîtrise nucléaire

Ce type d’organisation intégré, également présent dans des pays comme la Russie et la Chine, bien que plus sûr quant à la sécurité et la pérennité de la production, est pourtant minoritaire. En effet, le mode d’organisation choisi par la majorité des pays (États-Unis, Japon…) est le « modèle clé-en-main ». D’après Hervé Machenaud ce mode d’organisation de la filière comporte, malheureusement pour ces pays, certaines lacunes. En effet, dans ce modèle, l’exploitant est exclu des choix de politique industrielle ce qui engendre une hausse du coût de déploiement de ces dernières. À titre d’exemple, « le programme nucléaire allemand a coûté deux fois plus cher que le programme français, le programme japonais trois fois plus cher ». Ainsi, l’exploitant se retrouve « réduit au rôle de tiers-payant », alors même qu’il « sera en première ligne dès que l’exploitation de l’ouvrage aura démarré ».

Enfin, cette séparation prive les constructeurs en charge de l’ingénierie d’un précieux retour d’expérience pourtant « essentiel pour garantir le plus haut niveau de sûreté et de sécurité ». Ce mode d’organisation est d’autant plus contestable que l’exploitant ne dispose pas de « la maîtrise technique de son outil de production ». En outre, les centrales ne bénéficient pas du processus d’amélioration dynamique également synonyme de standardisation évoqué par Hervé Machenaud, car les constructeurs sont privés de l’expérience de l’exploitant.

Ainsi, avec un parc nucléaire hexagonal composé de sept modèles de centrales et constamment remis à niveau au fil des retours d’expérience et des inspections décennales, il est possible d’affirmer que ce modèle s’est révélé plus à même d’assurer la sûreté que le modèle « clé en main ». Par exemple, après de l’accident de Three Mile Island en 1979, les équipes d’EDF ont immédiatement remis à niveau toutes leurs centrales pour pallier les éventuelles fuites de césium, ce qui n’a pas été fait à Fukushima. Ainsi, à l’heure où le nucléaire se développe à toute allure dans les anciens pays en développement, il est nécessaire que les grands groupes à l’instar d’EDF développe cette « culture de sûreté » qui ne « trouve sens qu’en s’inscrivant dans une réelle démarche industrielle ».

En savoir plus 

 Les enjeux de la maîtrise industrielle dans la filière nucléaire (ParisTech Review)

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